Commémoration des Fusillés de Moulin-sous-Touvent

Le 12 mars dernier, nous avons rendu hommage aux six communistes (Léon Durville, Arthur Lefebvre, Emile Michaud, Corentin Cariou, Baptiste Réchossière, Pierre Rigaud) fusillés en 1942 par les nazis.

Voici le discours que j’ai prononcé à cette occasion.

 

Mesdames, Messieurs les élus,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis, chers camarades,

Chacun a en mémoire le discours historique d’André Malraux prononcé le 19 décembre 1964 lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon.

L’une des phrases en est restée célèbre : « …Entre ici Jean Moulin, avec ton terrible cortège…entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle, nos frères dans l’ordre de la nuit ».

Les six camarades fusillés par les nazis, ici même, peuplent ce cortège. Ils demeureront à jamais au Panthéon de nos mémoires par leur sacrifice et leur courage, par l’espoir qu’ont porté leurs combats, lequel a triomphé de la barbarie et ouvert une ère nouvelle pour la France.

Ont ainsi été fusillés, le 21 février 1942 :

  • Léon Durville, alors âgé de 62 ans, interné au camp de Royallieu, marchand forain, secrétaire de la cellule de Soissons du Parti communiste français.
  • Arthur Lefèvre, arrêté par la police française, le 21 mai 1940. Livré aux autorités allemandes en janvier 1942 puis transféré à Royallieu, ouvrier mécanicien, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, il avait participé à la reconstruction du PCF à Rouen.
  • Emile Michaud, parisien de 41 ans, habitant Livry Gargand, transféré, lui aussi, au camp de Royallieu.

Ils ont été exécutés au titre d’otages en représailles à un attentat commis à Rouen contre deux militaires allemands, le 4 février. Ils sont au nombre de 20 hommes passés par les armes à cette occasion.

Les témoins se souviennent les avoir vus, assis sur leur cercueil, dans un camion. Ils en redescendront dans ces cercueils, perdant leur sang, pour être inhumés, de façon anonyme, dans le carré militaire du cimetière de Carlepont.

Ont été, à leur tour, fusillés, le 7 mars 1942, en représailles d’un attentat commis le 1er mars contre une sentinelle allemande.

  • Corentin Cariou, marin pêcheur breton devenue ajusteur, militant syndical, adhérent du PCF depuis 1923, conseiller municipal du 19ème arrondissement de Paris en 1938. Il fut membre du comité central du PCF de 1932 à 1936.
  • Baptiste Rechossières, corrézien habitant Aubervilliers, agent de la RATP, militant de la CGT, du PCF et du Secours Rouge. Il fut arrêté en avril 1941 pour distribution de tracts.
  • Pierre Rigaud, jeune dessinateur industriel, orphelin de la Première Guerre mondiale, adhérent à la JC depuis 1929 ; devenu permanent politique en 1935 puis secrétaire de Maurice Thorez. Lui, avant Royallieu, est passé par Châteaubriand. Les notes qu’il avait réussies à envoyer depuis sa détention permettront à Louis Aragon d’écrire sur les martyrs de Châteaubriand.

Dans son livre la classe ouvrière dans la Résistance », André Tollet, qui fut président du Comité parisien de la Libération et siègera à l’Assemblée Consultative provisoire en 1944-1945 relate l’épisode au cours duquel les nazis viennent extraire les condamnés du camp de Royallieu. C’était un jeudi, rapporte-t-il.

« Nous avions décidé d’un coup ; le moment était venu de le porter. Près de 8000 hommes se sont rangés seuls en un appel impeccable, saluant les trois d’une inoubliable Marseillaise.

Les trois sont passés, fiers, comme sur le front des troupes, emmenés par les allemands. Ils chantaient aussi et saluaient en nous ceux qui verraient peut-être la victoire.

Les SS étaient livides, apeurés ; l’un d’eux, le revolver à la main, tremblait de tous ses membres.

Mon ami Paul Copin, mort ensuite à Auschwitz, me dit : « ils ont des gueules de vaincus ».

Tous, ai-je rappelé, sont passés, en dernier lieu, par le camp de Royallieu. Comme Drancy, il s’agissait d’un lieu de transit. Les prisonniers restaient là, en moyenne, un mois. Sur les 54 000 personnes détenues, à Compiègne, environ 50 000 ont été déportées vers les camps nazis de concentration et d’extermination. Ainsi 54 convois sont partis de Compiègne entre mars 1942 et août 1944, sans oublier les premiers convois de juifs partis en 1941.

Le camp de Royallieu a aussi été une réserve d’otages.

Le nombre de prisonniers fusillés, disparus ou massacrés en forêt de Compiègne ou dans les environs, comme ici, est estimé à 2300. Nombreux sont ceux qui seront exécutés au Mont Valérien et à la citadelle d’Amiens.

Les communistes ont payé un lourd tribut pour leur lutte contre l’occupant, contre le nazisme et pour la liberté. Le nom de « parti des fusillés » n’est pas usurpé, abstraction faite du débat récurrent sur le funeste décompte, souvent objet de polémiques indécentes, pour savoir combien y ont laissé leur vie.

J’évoquais, tout à l’heure, les notes que Pierre Rigaud était parvenu, depuis sa détention à Châteaubriand, à adresser à la direction clandestine du Parti, laquelle les avait remises à Louis Aragon.

C’est ainsi que ce dernier rédigera son ouvrage « l’homme communiste » en 1942 ; paru en 1946.

Nous pouvons y lire :

« On dira : c’était des communistes. Est-il possible que des Français, est-il possible que des hommes, unis à d’autres hommes, à d’autres femmes par les liens de la chair, de l’affection, de l’amitié, puissent se satisfaire d’une phrase pareille ? Tous ceux qui diront, croyant se débarrasser ainsi de la chose : c’étaient des communistes, n’entendent-ils pas que cela n’excuse pas le crime allemand, mais que cela honore les communistes ? Ces hommes étaient prisonniers pour leurs idées, ils avaient défendu leurs croyances au mépris de leur liberté. Ils s’étaient refusés à suivre l’exemple de ceux qui, se reniant par lâcheté ou par intérêt, sont passés dans le camp de ceux qu’ils combattaient la veille. S’ils avaient voulu les imiter, ils auraient pu, comme certains, revêtir l’uniforme allemand et être libres, collaborer aux journaux, aux organisations que l’Allemagne contrôle, et être libres. Ils ne l’ont pas voulu. On les a envoyés à la mort. Il y a eu dans le monde des hommes comme ceux-là, et même ceux qui ne croient pas en Dieu, ceux qui haïssent l’Eglise dont ils sont martyrs ne sont jamais à ce point entraînés par la violence anticléricale, qu’ils ne reconnaissent pas la grandeur, la noblesse, la beauté du sacrifice des chrétiens jetés aux bêtes, qui chantaient dans les supplices. Vous pouvez haïr les communistes, vous ne pouvez pas ne pas admirer ces hommes ! »

De leur courage, de leur abnégation et de leur sacrifice se forgera un mouvement que rien n’arrêtera et qui se somme « Résistance ».

S’y engager n’allait pas de soi.

La population était accablée par la défaite, tétanisée, soucieuse d’assurer d’abord sa survie et terrorisée par la propagande de Vichy et les menaces de représailles.

La Résistance, dans sa montée en puissance, va revêtir des formes diverses. Cela commence par l’écoute interdite de la BBC, la participation à des manifestations patriotiques, puis le renseignement, la diffusion de la presse clandestine, le refus du service du travail obligatoire (STO) mis en place à la fin de 1942, jusqu’à l’action directe par des attentats et des sabotages contre l’occupant.

Au départ, il s’agit souvent de petits groupes isolés, voire d’initiatives individuelles, sans lien entre eux.

La question va alors se poser de coordonner et d’unifier l’action de la Résistance, ce qui n’était pas si simple au regard des motivations idéologiques diverses des uns et des autres.

De cette recherche et de cette volonté naitra le Conseil national de la Résistance à partir de la mi-1943.

Le composent les huit grands mouvements de Résistance, parmi lesquels le Front national de Résistance créé par le Parti communiste français et représenté par Pierre Villon, les représentants des deux grands syndicats d’avant-guerre (la CGT et la CFTC), les représentants des six principaux partis politiques dont le PCF représenté par André Mercier.

Ce Conseil national de la Résistance adoptera, le 15 mars 1944, après plusieurs mois d’âpres négociations, un programme, qui comprend un plan d’action immédiate en vue de la libération du pays et des mesures à mettre en œuvre une fois cette libération acquise.

Ce second volet comprend le rétablissement de la démocratie, du suffrage universel et de la liberté de la presse, la nationalisation des grands moyens de production et d’échange, tels l’énergie, les richesses du sous-sol, les compagnies d’assurances et les grandes banques, l’augmentation des salaires et la création de la Sécurité sociale.

Mesurons bien que tout cela va se mettre en place alors que la France, son économie sont exsangues à la sortie de la guerre.

Le programme du CNR fait ce pari du progrès social et de la volonté politique comme moteur du dynamisme de l’économie.

Aujourd’hui, il est de bon ton de nous expliquer le contraire : le progrès social serait un coût, une charge, un luxe que nous ne pourrions-nous payer, comme si l’économie d’une nation pouvait se constituer sans les hommes et contre eux, aux seuls bénéfices des actionnaires. Nous voyons bien aujourd’hui les dégâts d’une telle logique dans l’acharnement des libéraux à détricoter le programme du CNR, le modèle social français, qui nous est envié dans le monde entier et dont le dynamisme a permis à la France d’être ce qu’elle est.

Ce modèle, nous l’avons reçu en héritage de nos six camarades martyrs et de milliers d’autres qui se sont engagés comme eux au service de la liberté, de la justice et du progrès.

Nous nous devons de le défendre et de le cultiver, d’entrer, nous aussi, en résistance quand il revient dans l’air du temps de nous plonger dans les eaux glacées du calcul égoïste et que ressurgissent ces spectres que nos 6 camarades ont combattus.

A la mémoire de Léon, Arthur, Emile, Corentin, Pierre et Baptiste, je conclurai par un extrait de ce poème de Robert Desnos, « Sol de Compiègne ».

Robert Desnos appartenait à un réseau de résistance intitulé « Agir ». Il sera arrêté le 22 février 1944 par la Gestapo et il transitera par le camp de Royallieu du 20 mars 1944 au 27 avril 1944 (c’est là qu’il écrira ce poème) avant d’être déporté vers un camp de concentration.

Sol de Compiègne!
Terre grasse et cependant stérile
Terre de silex et de craie
Dans ta chair
Nous marquons l’empreinte de nos semelles
Pour qu’un jour la pluie de printemps
S’y repose comme l’œil d’un oiseau
Et reflète le ciel, le ciel de Compiègne
Avec tes images et tes astres
Lourd de souvenirs et de rêves
Plus dur que le silex

 

 

 

 

 

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